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Les chroniques d'Alain Daill-Labaye

Chez les Martin

Les Martin

Les Martin se sont installés en aval du moulin. C'est un jeune couple. Dès leur rencontre, ils se sont mis à l'ouvrage. Pendant des jours, sans relâche, ils ont creusé la terre molle de la berge.  Les travaux sont terminés. Ils sont chez eux. Ils ont un nid douil­let. Leur nid. Une petite pièce, toute simple, dans laquelle on ac­cède par un étroit tunnel de quelques dizaines de cen­ti­mètres. Après l'accouplement, la femelle s'installera dans ce terrier afin d'y pondre cinq à six œufs.
Pour l'heure, les Martin, côte à côte, têtes inclinées, le bec serré, sont perchés sur une branche de saule. Ils resplendissent dans la lueur du matin. Les chatons dorés de l'arbre illuminent les deux tâches tur­quoise. De leur perchoir, ils scru­tent l'eau du ruisseau, éclaboussée par les premiers rayons du soleil. Ils sont à l'affût. Ils chassent. Un des Martin se raidit. Il resserre étroitement ses plumes. Il se concentre tel un nageur au départ de la course, afin d'accroître son aérodynamique. Il plonge dans l'eau comme un obus. Il perce le miroir liquide comme une flèche. Au moment de l'impact, il ferme les ailes. Sous l'eau, il les rouvre et il rame. Qu'a-t-il vu ? Il n'y a rien. Quelque éclat de nuage, un reflet qu'il aura pris pour une proie. Deux à trois coups d'ailes, il regagne son perchoir. Il s'ébroue. Il se sèche. Il se lisse. Puis il s'envole.
Telle une fusée, il remonte le ruisseau. Il frôle le mur du moulin. Il pique vers le bief tumultueux. Il se rétablit et c'est une balle traçante qui remonte le canal. Il se glisse sous la voûte de la frondaison. Le bolide avale les méandres. Il se rit des cour­bes et des sinuosités. Un merisier, abattu par l'hiver, lui bar­re la route ? Il l'évite au dernier moment ! Il fond dans le trou noir sous le pont écroulé. Il effleure le vieux bois. Il bi­furque. L'eau frissonne. Il freine. Il déploie les ailes. Il se pose sur un muret. De nouveau, il guette.


Dans la cressonnière, un cha­toiement d'argent se faufile entre les feuilles. Il s'élance. Il dis­paraît un instant. Il jaillit de l'eau. Une truitelle gigote dans son bec. Une seconde a suffi. Il refait le chemin inverse. Il se pose près de la femelle qui n'a pas bougé. Il lui tend le poisson. Elle l'avale. "Martin, tu es le roi des pêcheurs" semblent dire ses yeux.

A.Daill-Labaye