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Les chroniques d'Alain Daill-Labaye

Un été à la campagne. Chapitre 1

Ciel d'été

Je me suis réveillé en sursaut. Le silence. Je n'y étais pas habitué. Chez moi, tous les matins, à six heures, c'est la benne à ordures qui me réveille. On dirait qu'ils le font exprès les éboueurs. Ils stationnent cinq minutes devant la porte de l'immeuble. Le chauffeur laisse tourner le moteur. Les vitres de notre chambre tremblent. Mon grand frère, cela ne le dérange pas. Il dort. Je me demande ce qui pourrait le réveil-ler. Il veille tard. Il se couche et il s’endort avec son baladeur. Souvent, à minuit, il écoute encore de la musique.
Nous sommes nombreux dans mon immeuble. Forcément, cela en fait des pou-belles. Là, j'ai voulu les compter, essayant de me souvenir du visage des locataires. Enfin, de ceux que je connaissais. Je me suis arrêté. J'ai cru que j'allais me ren-dormir.
Ils ne sont pas délicats les éboueurs. Ils doivent jouer avec ces poubelles. Elles font un bruit terrible lorsqu'ils les jettent sur le ciment. Ou peut-être veulent-ils ré-veiller ceux qui dorment, parce qu'à cette heure, il n'y a qu'eux qui travaillent. Cela les agace. C'est possible.
Je me suis assis sur mon lit. J'ai repensé au voyage. Quelques minutes après le départ de l'autobus, je m'étais endormi. Dès que je fais un voyage, je m'endors. Je grimpe dans la voiture. Derrière. Je suis trop jeune pour monter devant. Au bout d'un moment, ma mère me dit :"Installe-toi. Je te réveillerai lorsque nous arrive-rons". "D'accord", je lui dis. Et je m'endors. Même si je n'ai pas sommeil. C'est plus fort que moi.
Lorsque je me suis réveillé, l'autobus était arrêté en pleine campagne. Évidem-ment, je n'avais rien vu du paysage. Une camionnette était garée sur un terre-plein. Comme je posai le pied sur le sol, un homme est descendu de la voiture.


"C'est toi, le petit Tommy ?" me demanda-t-il. "C'est moi, Tommy Duncamp", je lui avais répondu.
"Fais le tour et monte devant", me dit l'homme en prenant la valise de mes mains.
Le bus démarra dans un nuage de poussière.
“Je m'appelle Claude”, dit l'homme. “Pas la peine de boucler ta ceinture. Nous sommes à cinq minutes de la maison”.
La camionnette s'engagea sur un chemin blanc. Claude la gara dans un hangar, entre un tracteur et une machine qui ressemblait à un râteau géant. La ferme était une grande bâtisse de deux étages. Un chien noir couché sur le pas de la porte se le-va paresseusement et se dirigea vers moi. Il entreprit de me renifler sous toutes les coutures. “C'est Vulcain”, dit Claude. “Il ne mord pas. Il est doux comme un  mou-ton”. Je n'étais pas rassuré. Ce chien, il ne remuait pas la queue. Lorsque les chiens remuent la queue, c'est parce qu'ils sont contents. De cela, j'en étais persuadé. Lui, il ne remuait rien du tout. Il me reniflait. Comme s'il sentait un morceau de viande. "Va-t'en, Vulcain. Arrête de me sentir", je lui ai dit, d'un ton énergique. Le chien a levé la tête, m'a regardé, puis s'est éloigné d'un pas nonchalant. On aurait dit qu'il était vexé.
La femme de Claude est venue au-devant de nous. Elle m'a embrassé plein de fois. Elle me dit qu'elle s'appelait Germaine, mais, depuis toujours on l'appelait Mène, tout le monde l'appelait Mène et, moi aussi, il fallait que je l'appelle Mène. "Oui, Mène", je lui ai dit. Je n'étais pas contrariant. Le chien s'est recouché devant la porte. Mène lui a donné un coup de pied. Pas bien fort. Il n'a pas bougé. Puis, elle lui a crié dessus. "Toujours dans les pattes ce chien." Il a consenti à se lever.
Dans la cuisine, trois couverts étaient mis sur une table qui aurait à peine contenu dans notre salon.
Nous avons mangé du cochon de la ferme. Ou du veau. C'était fameux. Des lé-gumes du jardin. Si ça se trouve, même la farine du gâteau provenait du blé que Claude cultivait. J'ai compris que les paysans, ils ne manquaient de rien. Ce qu'ils souhaitaient manger, il leur suffisait de l'élever ou de le faire pousser. Pas mal, non ?
Pendant le repas, ils m'ont posé les questions habituelles que posent les grandes personnes. J'ai répondu. Je leur ai aussi dit que ma mère était partie se reposer du-rant les vacances, pas trop longtemps, mais suffisamment. Ils le savaient déjà. Heu-reusement, ils n'étaient pas curieux. Je leur ai dit que mon frère aimait le rap, le surf et tout ce qui glisse. Ça n' eut pas l'air de les intéresser.
Après le repas, Mène m'a mené à ma chambre. Je me suis mis au lit. Malgré le somme dans l'autobus, une minute après, je dormais.
J'entendis Vulcain aboyer. Je sautai du lit. Je m'habillai en vitesse et  dégringolai les marches de l'escalier.
Il n'y avait personne dans la cuisine. Excepté un type qui parlait à la télé. Et une poule sur la table qui caquetait à qui mieux mieux. C'était une grosse poule rousse, au cou décharné et pelé. Elle marchait à petit pas sur la toile cirée. Ma présence ne parut pas la gêner. Elle pencha la tête à gauche, à droite, me regarda en clignant ses petits yeux jaunes, leva une patte, une seconde la maintint en suspens, la reposa, puis se remit à picorer des miettes invisibles. Mène pénétra dans la pièce à ce mo-ment là. "Qu'est-ce qu'elle fait cette poule dans ma cuisine," cria-t-elle, énervée. Elle fit de grands gestes pour la chasser. La poule voleta en poussant des petits cris de poules. Elle fit deux fois le tour de la table, essayant de s’envoler, elle aussi très énervée. Au passage, Mène tenta de l'attraper. Elle lui arracha une poignée de plumes de la queue. Elle lui courut derrière. Elle lui expédia un coup de pied. Elle la manqua, glissa et faillit tomber. La poule sortit de la cuisine à toute vitesse, sans demander son reste.
"Mais qu'est-ce qu'elle faisait cette poule dans ma cuisine", répéta Mèle. Cela fait trois mois qu'elle ne pond plus. Non seulement, je la nourris à ne rien faire… Et cette télé qui marche et que personne ne regarde, ajouta-t-elle, toute rouge. Et elle coupa le son.
Que veux-tu pour déjeuner ? Le boulanger vient de livrer le pain de la semaine. Tu veux du beurre avec de la confiture ? Me demanda-t-elle. De la fraise,  faite mai-son ?
Le lendemain, nous avons mangé la poule. Avec du riz cuit dans le bouillon où avait cuit la poule. C'était délicieux.
"Elle n'a pas fait long feu", dit Claude, en se coupant une large tranche de pain. "Elle ne pondait plus", répondit Mène.
Je compris, en mordant dans la cuisse de la poule, qu'à la campagne, il valait mieux faire ce pourquoi on était fait.