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Les chroniques d'Alain Daill-Labaye

En route pour les Sargasses

Anguille

Après leur huitième année, aux premiers souffles du printemps, les anguilles s'extraient des nuits boueuses de l'hiver et prennent congé des eaux qu'elles ont envahies des années auparavant. Dotées d'une ancestrale énergie elles descendent les rivières et, se fiant à leur mémoire ou à la mémoire de l'eau, elles prennent le chemin du retour. Ou de l'aller. Le même.
C'est la période de l'avalaison : la vie est en aval. Dans toutes les mares, dans tous les étangs, dans toutes les rivières, du lac le plus septentrional de l'Europe au détroit de Gibraltar, zone par zone, pays par pays, région par région, dans tous les cours d'eau, le grand signal est passé.
L'été s'installe. La nuit tombe. Le vent se lève. L'orage menace. Dans le ciel d'encre, le tonnerre gronde. Une averse brutale et blanche dégringole. Le temps d'un éclair, le filet d'eau se transforme en torrent. Les anguilles se mettent en boules. Comme des balles de caoutchouc, elles dévalent dans le courant. Les voilà parties.

Elles sont bloquées. Après mille reptations, mille efforts, elles gravissent le pied de la digue herbue, la contournent, traversent le chaume, glissent dans la Les premières lueurs de l'aube blanchissent l'obscurité. Elles s'enfouissent dans la vase, se tapissent dans le nid d'une racine ou, a plusieurs,  se blottissent ensemble, afin de se protéger de la lumière. Elles somnolent dans la pénombre, attendant l'ombre de la nuit  afin de repartir.
Voici le fleuve. Voici l'estuaire. Voici les mâles. Les anguilles, remontées il y a si longtemps  dans l'intérieur des terres, constituent aujourd'hui ce contingent de femelles qui redescendent. Les mâles sont restés dans l'eau saumâtre songeant, toutes ces années, à ces retrouvailles de l'amour.
Les deux sexes sont prêts pour cette interminable migration qui va perpétuer l'espèce.
Des mois se sont écoulés depuis l'avalaison. Maintenant, les anguilles traversent les abîmes sombres de l'Océan, serpentent entre d'invraisemblables superstructures coralliennes, se fraient des passages dans des dédales sans nom. Lieu du rendez-vous de la grande noce : la Mer des Sargasses, la mer aux algues brunes.
Branle-bas de la passion, sarabande amoureuse vingt mille lieues sous les mers ! De ces unions océaniques naîtront des nébuleuses vivantes, constituantes du plancton. Une autre histoire.